Mise à jour le 03 déc. 2022

Séminaire transversal du laboratoire ECP

Publié le 1 septembre 2016 Mis à jour le 3 décembre 2022

Le constat de l’existence de multiples normes éducatives relève aujourd’hui de l’évidence. Si la pluralité des normes est acquise, elle n’en empêche pas moins l’existence de « conflits de normes ». C’est à l’analyse de ces conflits que sera consacré le séminaire « Normes et normativité » de l’année 2016/2017.

Présentation
Pluralité et conflictualité des normes : l’épreuve

Certaines recherches prennent pour point de départ le caractère peu stabilisé et changeant du monde social. Dans cette perspective, les acteurs sociaux sont régulièrement confrontés dans et hors de leur activité professionnelle à des épreuves, au sens d’une confrontation à un monde social ou à des pratiques professionnelles qui ne font pas d’emblée sens et dont la cohérence est donc à construire. La confrontation à des normes potentiellement conflictuelles fait partie de l’expérience commune de la très grande majorité des acteurs sociaux, professionnels ou profanes. Ce conflit peut rester silencieux, mais il n’en est pas moins constitutif de l’expérience individuelle. La question est alors de savoir comment les acteurs parviennent à donner du sens à leurs pratiques en construisant des systèmes normatifs qu’ils perçoivent comme dotés d’une forme de cohérence (de « sens »), fût-elle imparfaite. Comment les acteurs, en situation d’épreuve, réinterprètent-ils ces systèmes normatifs, les aménagent-ils (est-ce d’ailleurs toujours en leur pouvoir, ou à quelle condition ?), etc. Face à une pluralité de normes non congruentes, par quoi leur action est-elle orientée ? L’enjeu, pour les recherches, est notamment de faire apparaître la manière dont les acteurs, professionnels ou non, parviennent (ou non) à résoudre cette pluralité potentiellement conflictuelle entre systèmes normatifs. S’agit-il de privilégier un registre normatif sur un autre ? De procéder à des bricolages en recourant à plusieurs systèmes normatifs ? La pluralité des registres normatifs est-elle soumise à un impératif de cohérence ou, à l’inverse, les acteurs s’accommodent-ils d’un ensemble de normes a priori perçues comme opposées ? Dans quelle mesure le recours à certaines normes est-il fixé par les propriétés de l’acteur (son origine sociale, sa profession, son sexe, etc.), par le cadre interactionnel dans lequel il se situe à un instant t, par les caractéristiques de son travail, ou par d’autres éléments ?

Normes et concurrences professionnelles

La pluralisation des normes est aujourd’hui accentuée par la multiplication des groupes professionnels concernés par les tâches éducatives et, par la même occasion, par la multiplication des normes professionnelles susceptibles d’entrer en conflit. Plus que jamais, l’éducation est l’affaire des parents, des enseignants, mais aussi des spécialistes du soin, des travailleurs sociaux, des professions juridiques, des artistes, etc. Chaque profession est-elle à l’origine de normes éducatives particulières susceptibles d’entrer en conflit avec celles des autres professions ? Dans quelle mesure assiste-t-on à des tensions entre normes éducatives consécutives à la multiplication des professionnels de l’enfance ?

Ces concurrences professionnelles et les conflits de normes qui en résultent gagnent à être mis en relation avec les dispositifs, historiquement situés, qui encadrent ces concurrences. Le risque de balkanisation des normes professionnelles ou, à l’inverse, de brouillage (par superposition) de certaines identités professionnelles ou institutionnelles dans le domaine éducatif a conduit à une « mise en cohérence » - par exemple via les référentiels de compétence ou divers types de « dispositifs » - impulsé par les pouvoirs publics (État, collectivités territoriales) et par certains acteurs du monde éducatif (comme les représentants des mouvements d’éducation populaire). Ces incitations multiples à la « transversalité », au « décloisonnement » et au « travail en équipe » ont-ils engendré des conflits de normes induits par la confrontation de normes professionnelles auparavant peu en contact (cf. la réforme des rythmes scolaires et le conflit consécutif entre enseignants et animateurs) ? Assiste-t-on à l’émergence de nouveaux espaces de résolution de ces conflits (par exemple via multiplication des dispositifs d’action publique axés sur le « partenariat ») ? Quels sont leurs fonctionnements ? Les travaux prenant pour objet d’enquête ces formes contemporaines des conflits de normes en éducation et les dispositifs de l’action publique visant à y répondre seront particulièrement appréciés.

Conflit de normes et conflictualité sociale

À l’opposé des travaux mettant l’accent sur l’incertitude comme rapport fondamental au monde, d’autres recherches insistent davantage sur le caractère relativement ordonné du monde social. Les acteurs sociaux ne seraient dès lors pas tant confrontés à un monde social marqué par l’incertitude auquel il faudrait donner du sens, qu’à un monde social structuré, voire hiérarchisé, bien que cette structuration ne soit que très rarement pleinement explicitée et en partie au moins arbitraire. Dans cette perspective, les conflits de normes sont avant tout l’expression d’une conflictualité sociale inhérente au monde social en tant qu’espace qui réunit des groupes en concurrence les uns avec les autres pour l’appropriation de ressources (de capitaux). C’est ainsi que l’on peut, par exemple, analyser les rapports entre les familles (ou les élèves) des classes populaires et l’institution scolaire ou les relations entre des professions comme les enseignants et les animateurs. Ce type de perspective invite également à questionner aussi bien les ressources inégalement distribuées permettant aux groupes sociaux (groupes professionnels ou autres) de produire, de légitimer et d’imposer aux autres « leurs » systèmes normatifs que les modalités variées de la réception des normes dominantes par les groupes dominés (et vice-versa). En somme, il s’agit d’interroger les conflits de normes comme l’actualisation ciblée dans un domaine (comme l’éducation) d’une conflictualité sociale continuellement à l’œuvre entre les groupes sociaux.

Pouvant se manifester par de la conflictualité sociale, les confits de normes, au moins dans cette acception, peuvent aussi se faire silencieux quand les normes dominantes parviennent à se poser comme universelles. L’enjeu des recherches est alors d’interroger les manières dont certaines normes dominantes parviennent, en dissimulant leur arbitraire, à désactiver les conflits de normes engendrés par la conflictualité sociale. La disparition de la conflictualité normative n’est-elle pas alors l’indice de la force de l’idéologie dominante et de l’imposition d’une norme « universelle » celui d’une dissimulation de l’arbitraire qui la sous-tend ?

Le travail : normes explicites et normes implicites

Les disciplines qui ont pris pour objet le travail (sociologie, psychologie, ergonomie) ont très souvent mis l’accent sur l’existence de normes explicites et implicites. L’opposition entre ces deux types de normes semble inhérente au fonctionnement des organisations. À titre d’exemple, il est possible d’étudier l’activité professionnelle des enseignants à partir des normes explicites produites par l’institution scolaire (textes officiels, règlements), mais aussi de l’appropriation de ces normes officielles, ou de leur interprétation, par les professeurs, voire de la construction de normes implicites spécifiques dans le cadre de la pratique. Il serait notamment intéressant de mieux comprendre les propriétés respectives des normes explicites et des normes implicites et notamment d’interroger la « nécessité » de leur rapport conflictuel. Par ailleurs, l’opposition en recouvre sans doute d’autres. Ainsi, il est fréquent, dans le domaine de formation, que les normes explicites soient celles qui ont fait l’objet d’une formalisation pour être enseignées (normes issues du savoir), par opposition à des normes relatives à l’activité professionnelle telle qu’elle est vécue quotidiennement par les différents acteurs (normes issues de l’expérience).

Historicité des conflits de normes

Toutes les questions posées dans les lignes qui précèdent gagnent à être historicisées. Les conflits de normes sont des objets historiquement situés. Ils se transforment par conséquent d’une période à l’autre. Ainsi, les controverses sur la manière d’éduquer un enfant, sur ce qu’il doit apprendre à l’école, sur le métier d’enseignant ou sur l’implication des parents dans la scolarité de leur progéniture, se sont ainsi bien évidemment renouvelées.

L’approche historique peut interroger la transformation de la conflictualité normative dans le domaine éducatif. D’abord en identifiant son contenu et ses caractéristiques en fonction des périodes. Ensuite, en montrant comment les manières d’exposer (de publiciser) les conflits de normes ou de les résoudre ont évolué dans le temps. Enfin, la construction même du savoir historique sur la conflictualité normative n’a-t-elle pas à voir aussi avec les normes professionnelles des historiens de l’éducation, qui ont, elles aussi, évolué dans le temps ?

Programme
2016 / 2017
Séance 1 : Jeudi 2 février 2017 de 14h à 17h

Une nouvelle division du travail éducatif ? Animateurs et enseignants dans la tourmente des rythmes scolaires. Francis Lebon, maître de conférences à l’université Paris Est-Créteil (LIRTES)

Les effets des politiques partenariales sur les concurrences intra et interprofessionnelles ? Ethnographie d’un programme de Réussite éducative. Stanislas Morel, maître de conférences à l’université de Saint-Etienne (ECP) 

Séance 2 : mercredi 8 mars 2017 de 14h à 17h

Éduquer sous contrainte. Le traitement des jeunes délinquants et son historicité. Nicolas Sallée, professeur à l’université de Montréal (CREMIS)

Le travail éducatif en milieu judiciaire dans un hébergement "ouvert" : conflit entre la pluralité des normes explicites et l’activité éducative du quotidien. Amélie Derobert, docteure, université de Lyon 2 (ECP)

Séance 3 : Jeudi 30 mars 2017 de 14h à 17h

Des "disputes" entre intervenants au sein des classes : expressions et issues. Pascale Garnier, professeure à l’université Paris 13 (EXPERICE)

À l’École, les conflits de normes entre les enseignants et les autres professionnels ont-ils partie liée avec la forme scolaire ? Françoise Carraud, maître de conférences à l’université de Lyon 2 (ECP)

Séance 4 : jeudi 11 mai 2017 de 14h à 17h

Le travail des auxiliaires de vie scolaire: des pratiques professionnelles à l'aune d'injonctions paradoxales et de conflits de normes. Suzy Bossard, maître de conférences contractuelle à l’université de Bretagne occidentale (LABERS/CLERSE)

Le temps, l’urgence et le délai : un problème technique dans le dépistage de l’autisme est-il symptomatique d’un conflit de normes entre l’éducation nationale et les Centres de Référence. Denis Poizat, professeur à l’université de Lyon 2 (ECP)

Séance 5 : jeudi 15 juin 2017 de 14h à 17h

Évaluer les élèves : une tâche à haute tension normative. Anne Barrère, professeure à l’université Paris V (CERLIS) :

Normes prescrites, normativité intermédiaire, curriculum situé : un continuum ? Françoise Lantheaume, professeure à l’université de Lyon 2 (ECP)

Programme
2015 / 2016
Lundi 12 octobre 2015 de 14h à 16h30

Delphine Serre (PU, CESSP, Paris 1, EHESS) : D’une sociologie des normes éducatives à une sociologie des normes professionnelles. Un travail de normalisation des familles très encadré.

Vendredi 27 Novembre 2015 de 14h à 16h30

Stéphane Bonnéry (PU, CIRCEFT-ESCOL, Paris 8) : Les normes implicites de production des manuels scolaires et des albums de jeunesse : supports pédagogiques et inégalités scolaires.

Vendredi 22 Janvier 2016

Thierry Michalot (MCF, ECP, UJM) : L’impact de la formation des travailleurs sociaux sur l’intégration de normes professionnelles relatives à l’aide aux personnes sans domicile

Dana Popescu (MCF, ECP, Lyon 2) : Processus de reconnaissance des formations universitaires et normalisation des pratiques journalistiques. Approche comparée France/Etats Unis.

Fin février / début mars 2016

Eirick Prairat (PU, LISEC, Université de Lorraine, Institut de France) : Qu’est-ce qu’une norme ?

Vendredi 1er avril de 14h à 16h30

Marie Beretti (Doctorante, ECP, UJM) : Normes et autorité à l’école.

Rachel Gasparini (MCF, ECP, Lyon 2) : Les professeurs des écoles débutants face aux troubles du comportement en maternelle. Quand les normes professionnelles, scolaires et médicales s’entrechoquent.

Mardi 3 mai 2016

Françoise Carraud (MCF, ECP, Lyon 2) : Normativité et confrontations de normes dans le travail à plusieurs à l’école primaire et au collège.

Françoise Lantheaume (PU, ECP, Lyon 2) : Le travail enseignant entre normes antécédentes et règles de métier actualisées : la construction d’une normativité intermédiaire.

Vendredi 3 juin 2016

André Robert (PU, ECP, Lyon 2) : Les pratiques nouvelles ou innovantes solubles dans la grammaire scolaire dominante ?

Jean-Yves Séguy (MCF, ECP, UJM), Frédéric Mole (MCF, ECP, UJM) : Le livret Fontègne de repérage des aptitudes des élèves: un instrument de transformation des pratiques enseignantes ?